Ne pas reprocher à un amuseur de l'être au détriment des autres. Comment pourrait-il faire autrement ? On aimerait simplement que les puissants fassent les frais de ses traits. Ils disposent des moyens de se défendre. Thierry Ardisson s'est offert ma tête quelques instants samedi soir. Il eut été plus courageux de sa part de demander à tout homme politique qu'il reçoit de présenter le talon de chèque prouvant qu'il a pris en charge personnellement ses dépenses de journaux, de bureaux, de déplacements… Avant la loi sur le financement politique. Mais je reconnais que le courage n'est pas une clause de son job.
Quels cris pousserait M. Ardisson si on le disqualifiait définitivement pour tout type d'émissions sous prétexte qu'il a commis la faute de donner largement la parole à l'auteur qui contestait les attentats de New York, expliquant que ceux-ci étaient l'oeuvre des Américains eux-mêmes ! Manière, pourtant, de tuer une seconde fois les milliers de victimes. Même s'il a reconnu son erreur, Thierry Ardisson peut récidiver... J'ai pensé, moi, que cette faute ne pouvait cacher ses réussites et l'aider à progresser dans son métier.
Dans son domaine, la télévision, je suis le créateur de la 5ème chaîne gratuite, publique, dédiée à la connaissance et au savoir : peu de chaînes publiques ont été créées sous la Vème République. Celle-ci est une fierté nationale et remplit parfaitement sa mission. Je suis l'auteur de la loi créant les quotas de 40 % de chansons Françaises pour toutes les radios. Qui a relancé la chanson Française et donné leur chance aux nouveaux auteurs. Je suis le signataire de la loi sur le régime des concessions des chaînes privées – dont Canal + où officie maintenant M. Ardisson – un mécanisme qui a permis à Canal d'entrer dans un cadre juridique solide qui lui faisait défaut à la sortie de sa concession de 10 ans. Pour n'évoquer que le secteur de la communication.
Plus grave est la position de M. De Montgolfier, qui vend un livre rédigé à partir des affaires dont il eut connaissance. Il désire attribuer des « labels », devenir une sorte « d'Afnor » de la vie publique à lui tout seul. Il s'estime supérieur à la loi, aux juges, aux tribunaux, et prononce sa propre peine, estimant au passage que la prison est insuffisante comme sanction sans énoncer ce qu'il veut lui ajouter. Le rôle d'un magistrat est de dire le Droit. Pas de définir la meilleure société possible. Il n'a été mandaté par personne pour cela. Qu'on m'entende bien : je suis très favorable à une loi prévoyant l'interdiction à vie de se présenter pour un élu condamné. J'estime qu'après la loi sur le financement de la vie publique, personne ne peut se situer hors des clous et le législateur devrait en tirer les conséquences. Mais les magistrats sont là pour appliquer la loi, pas pour la dire. A moins de se faire élire.
Ce qui ne me surprend pas ? Un écrivain, un romancier que j'ai lu mais ne connaît pas personnellement, Yann Moix, a pris ma défense. En des termes humains et compréhensibles, comme un homme ouvert et généreux, fraternel et expérimenté sur la vie. Une preuve supplémentaire pour moi que le roman est la vie.
Le débat autour de Littell et le Goncourt est le bon exemple de la force du roman. Les historiens contestent à juste titre la vraisemblance de son personnage germanique qui cite Stendhal ou Flaubert. Littell n'est visiblement pas de culture germanique. Mais un roman est passionnant en cela qu'il peut être une mauvaise flèche pour le puriste mais atteindre la bonne cible pour approcher une certaine vérité de l'homme. N'est-ce pas ce qui importe ?
Face à cette curieuse alliance d'un saltimbanque et d'un juge, deux facettes de la société de donneurs de leçons, en quête de vengeance au-delà de la loi et de la raison, récusant la pluralité et la dignité de l'individu, Yann Moix exprimait l'idée, la conviction, la certitude que le respect de l'homme doit toujours s'imposer, que la liberté permet de regarder devant
quand on est quitte avec la société.
Un écrivain défendait la liberté face à un animateur et un juge : le droit pour chaque citoyen de décider par soi-même de ce qu'il doit penser d'un homme et d'un dossier en règle avec la loi. De savoir si un échec peut être utile à la collectivité, si les conséquences peuvent en être tirées ? Peu importent les mots de Yann Moix : récusant le jugement des apparences il en
appelait à la possibilité pour tout homme de corriger ses erreurs et en appelait donc à l'authenticité des actes.
Face à cette pureté totalitaire qui fabrique des suspects en prétendant recréer des innocents, sa parole sonnait comme une musique de roman : bien plus près de la vérité que ne le sont ceux qui gagnent de l'argent en jouant les moralistes des devoirs des autres.
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