« Le roman des hommes qui, de l'aube jusqu'à la nuit, courent après eux-mêmes », a lancé joliment Pierre Vavasseur (« Le Parisien »)... Le syndrome Forest Gump parfois évoqué en souriant par Nicolas Sarkozy lui-même.
En vérité, avec Sarkozy, contrairement aux apparences, il n'y a pas de Nicolas. « Avec Malraux il n'y avait pas d'André » avait rappelé Roger Stéphane. Tous les hommes à destin poursuivent avec les autres un seul dialogue permanent : celui qu'ils conduisent en eux-mêmes. Roger Stéphane m'expliquait qu'accueillant Malraux à l'avion après plusieurs mois d'absence, le Ministre écrivain suivait son idée et le fil de la conversation comme s'ils s'étaient quittés la veille.
Par exemple, il faut toute la courtoisie d'un Bernard-Henri Lévy en train de travailler à son œuvre pour, à l'heure du déjeuner ou du dîner, s'attarder à la destinée de ses amis. La vie de De Gaulle a été hantée par « une certaine idée de la France ». Toute son existence a consisté à poursuivre sa chimère, à la réaliser. Le reste n'étant qu'accommodements transitoires avec la réalité, hasards domestiqués de la grande Histoire pour servir le but. Il n'y a pas de grandeur sans obsession.
Avec le livre de Yasmina Reza (1), on se trouve dans la coulisse de ce type d'aventure. D'ailleurs elle note : « il a le droit d'exposer sa vie ordinaire sans être interrompu, sans que personne ne manifeste d'ennui, ça ne lui vient plus à l'idée que son ordinaire est aussi ordinaire que celui d'un homme courant ». Vous avez dit « ordinaire » ?
Et Sarkozy : « J'ai rêvé d'être en situation, je le suis. Mais je n'ai pas d'excitation. C'est tellement rude. On est déjà dans la présidence ». Il a tant anticipé la présidence comme sa vie ! Plusieurs Sarkozy cohabitent certainement à chaque instant : celui qui échange pleinement avec vous, celui qui va accomplir quelque chose le soir ou le lendemain et vérifie mentalement si aucun paramètre ne lui fait défaut, celui qui rassemble les éléments pour le moyen terme, celui qui inscrit son action dans la décennie et même peut être pour après la présidence. Tout en suivant de près l'actualité immédiate, s'en saisissant comme pédagogie de l'action. En parallèle, nombre de strates l'alimentent pour ingérer tous les sujets (la chanson, la pédophilie, le terrorisme...). Mais attention : dans un désordre apparent, chacune pénètre un entendement très organisé.
Une production de cette qualité et de cette quantité d'idées ne peut procéder autrement. La supériorité de Sarkozy résulte donc aussi de ces journées multiples en une seule. Moyen d'aller plus loin que soi-même, hantise du temps qui passe bien sûr, lutte avec la mort évidemment. Et lui qui s'ingénie à se présenter comme un bloc, comme s'il n'était qu'un - privé/public, idées/action, passion/réflexion entremêlés - doit être au contraire subtilement très compartimenté.
Au passage, il doit intérieurement bouillir que son adversaire socialiste ait pu paraître crédible malgré son faible travail intellectuel et de fond. Et de ne pouvoir le dire par respect pour les Français qui ont voté Royal car il les représente aussi. En cela, ceux qui le connaissent bien se trompent lourdement jugeant Sarkozy sur sa manière d'exprimer sa pensée. Comme s'il dévidait simplement ce qui lui passe par la tête!
Ce qu'il énonce parfois à flot continu est brut de décoffrage, souvent sans nuances, trop criant de vérité. Mais il ne faut pas résumer Sarkozy à cette expression. Elle prendra place dans un concept ou une décision elles-mêmes simples d'apparence - voire simplistes de présentation - mais résultant toujours d'un processus intellectuel extrêmement sophistiqué et d'une connaissance du sujet en profondeur à l'égal au moins de tous les spécialistes de la question. Autant d'étapes de maturation qu'il épargne heureusement à son interlocuteur. On ne distingue jamais les montages.
Le regard talentueux de Yasmina Reza, sans complaisance, permet d'approcher la mécanique. Il découvre le fonctionnement d'un moteur hors-norme, d'un corps qui se libère peu à peu des oripeaux de l'ambition, d'un esprit émancipé de tout et de tous, convaincu de disposer des moyens d'accomplir une tâche de grande ampleur, suffisamment lucide sur les limites humaines pour cohabiter avec sa dose de mélancolie intérieure.
Il en résulte une solitude vertigineuse et un peu sèche, entièrement occupée par sa mission. Elle ne peut qu'embrasser des amours hors du commun. Elle ignore les affects secondaires et produit quelques dégâts collatéraux. Nicolas Sarkozy n'est pas injuste et saura les réparer un jour.
Contrairement à une idée répandue, sa ligne de crête empruntée sur la durée à la vitesse d'un sprinter n'est pas dangereuse. C'est le fond de la vallée, encombré, sombre et sans perspectives qui est mortel. Là ou s'affrontent les médiocres ambitions qui s'annulent entre elles ou disparaissent au premier croche-pied. Ces ambitions minables qui aperçoivent avec envie la silhouette inatteignable qui se détache, court là haut sur les sommets à l'aube, le soir, et même la nuit.
(1) L'aube, le soir ou la nuit, de Yasmina Reza, Flammarion/Albin Michel.
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