« Boycottez le festival, c’est Satan » avaient lancé les barbus du Maroc. « Venez voir, c’est tout à fait exceptionnel » nous a dit André Azoulay, Conseiller de SM le Roi du Maroc et en l’occurrence président de Essaouira-Mogador. Cette partie là, les extrémistes l’ont perdue : jeunes, familles, femmes en tenue traditionnelle ou à l’occidentale, jeunes surtout de tout le Maroc, probablement plus de 400 000 personnes en 4 jours. Le 8ème festival de « Gnaoua et Musiques du monde » a nettement gagné contre eux. La cité des Alizés qu’il vaut mieux fréquenter de septembre à avril quand les vents ne vous plient pas à terre, la ville presqu’île loin de tous les passages, devenue à la mode, avec son aéroport et sa liaison directe avec Paris. Quel changement dans cette ville à l’occasion de ce week-end ! Le choix de ces musiques d’esclaves, de ces musiciens voyants, guérisseurs, danseurs, acrobates, conteurs, ce mélange d’Afrique et de Maghreb qui accueillent aussi le Jazz, le blues, le rock, au titre des musiques du monde qui se mêlent. Jimmy Hendrix, en son temps, s’était inspiré de leur instrument majeur, la guembri ( un luth tambour à deux cordes).
Quelle foule! Mais pas une horde, pas une houle compacte, effrayante, pour tout dire bête : non, un mélange de bonne humeur, de plaisirs différents partagés à quelques uns, des mères marocaines avec leur poussette qui font aussi quelques pas de danse, des hommes heureux d’être ensemble, de jeunes filles hélées par des garçons, riantes, qui continuent leur chemin et brûlent de se retourner, des couples seuls au monde... Le badge que nous avons permet d’être devant chaque scène, réparties dans la ville. Il est la seule inégalité du festival : les concerts sont gratuits et tout le Maroc – et bien au delà – en profite. Avec l’Ambassadeur de France à Rabat, Philippe Faure, qui déambule comme nous dans les rues dont chacune est un spectacle, le constat est le même : sécurité absolue, ambiance bon enfant, le Maroc ne semble pas prisonnier de ses démons.
Il est tard dans la nuit. Nous nous quittons. Montée du religieux ? Évidemment, ici comme en France et ailleurs. Mais de quel religieux ? Qui le sait ? Je pense au héros positif de Philippe Murray (« après l’histoire » 1 et 2 Ed. Les Belles Lettres), qui poursuit toutes les jouissances qu’on lui indique, dont le « festival » est le symbole. Métaphore du mouton. Sa critique radicale de « l’homme festif » est percutante, rafraîchissante. A Essaouira, paradoxalement, je découvre ce flou, ce non dit, ces zones non maîtrisées, secrètes et personnelles, ces solitudes mêmes, assassinés dans nos sociétés selon Murray. Ils existent ici et n’appartiennent ni aux barbus qui voudraient les éradiquer, ni aux biens pensants qui voudraient les instrumentaliser.
Essaouira n’est pas non plus Woodstock et le drapeau d’une forme de pacifisme qui ne désarma toujours que les pays de la liberté. Plutôt une résistance individuelle, sereine, un retour à soi qui ne dit pas son nom. Probablement grâce à l’alchimie de ce passé lointain d’où émanent des musiques étranges qui nous reconnaissent, mariées pour le meilleur et pour le pire à ces sons d’aujourd’hui, venus d’ailleurs, et qui ne nous sont pas étrangers. La mélopée qui s’en dégage n’a pas l’hypocrisie des fausses résolutions d’une vie sans conflit ni division, ni ambivalences et renversements. Plus qu’ailleurs on sait ici qu’elle est dure. C’est plutôt une blessure joyeuse que celle de cette lucidité qui sait voir le Bien et profiter du court instant de génie qu’il procure sachant que le Mal n’est jamais loin…



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