Il y a 10 ans, le 1er janvier 1995 entrait en application la loi sur le quota de 40 % de chansons françaises sur les ondes. Un an auparavant les sacs de courriers s’entassaient devant le Ministère de la Communication pendant que je soutenais le texte devant le parlement: les « jeunes », mobilisés par leurs radios notamment, protestaient contre une atteinte à leur liberté. Pourtant certains formats diffusaient alors près de 100% de chansons anglo-saxonnes. Les ventes en catalogue de variété française et francophone représentaient 40 % du marché contre 50% à la variété internationale. Dès l’application de la loi elles deviennent égales. Dix ans plus tard la part française atteint 60% ! Dans de nombreux pays, notamment en RFA, des responsables et des professionnels multiplient les appels pour que leurs gouvernements s'inspirent de la législation française. La loi imposant un pourcentage obligatoire de nouveaux talents à diffuser, ceux-ci ont pu éclore dans des proportions inégalées jusque là. Ils représentent désormais 41% des singles et 23% des albums dans les meilleurs classements. A l'exemple du cinéma français qui assure sa vitalité grâce à des modes de financements spécifiques et à des réglementations qui contraignent les chaînes de télévision, la chanson française dispose désormais de garanties indispensables quant à sa diffusion.
Le même texte créait la 5ème chaîne de télévision. Grâce à l'adhésion d'Edouard Balladur, Premier Ministre au soutien déterminé de Nicolas Sarkozy, Ministre du Budget notre pays a étoffé son service public en le dotant d'un nouvel outil original entièrement tourné vers la diffusion du savoir et de la connaissance à destination du plus grand nombre. En accomplissant l’effort de dégager les moyens budgétaires entièrement nouveaux, en confiant sa mise en place à un grand professionnel, Jean-Marie Cavada, nous avons donné les meilleures conditions de réussite. A son dixième anniversaire qui conteste l'utilité et le succès de cette nouvelle chaîne au service des Français ? Elle a conquis son espace et trouvé les moyens d’élargir son audience en demeurant fidèle à sa mission d’origine.
De nouveaux défis
Cette situation ne doit pas faire oublier que des transformations sociales profondes aboutissent souvent à accroître la distance entre les émetteurs d'informations et l'opinion publique. Aujourd'hui, la presse, notamment la presse quotidienne régionale, est à la recherche d'un nouveau souffle. La télé est mal vue. Une vision critique quasi-généralisée des médias se développe. Les émetteurs et les récepteurs ne se font plus face à face mais dos à dos.
Cette évolution a plusieurs causes. Avec l'autonomie croissante des téléspectateurs, des auditeurs ou des lecteurs, avec une diversification considérable de leurs sources d'informations, de nouvelles règles du jeu sont apparues. La mondialisation des marchés, voire des cultures, apporte parfois un unanimisme qui insupporte. Les médias sont ainsi soumis à de nouvelles exigences pour garder ou retrouver leur dynamisme. Ces exigences appellent tout simplement un retour à de bonnes vieilles règles. La première est qu'il ne doit pas y avoir de médias conformes et uniformes. L'expression de tous les courants d'opinions est la première richesse de la presse comme l'expression de tous les courants de pensées pour la culture. La seconde priorité, c'est l'indépendance rédactionnelle. La qualité de la ressource humaine des médias est leur première force. Le néolibéralisme dans les médias conduit parfois à de redoutables confusions des genres et à brider excessivement l'originalité de nouvelles approches.
Enfin, la politique doit rattraper les marchés. Les médias sont souvent malades d'une approche économique ou financière trop réductrice. La politique doit alors redonner du sens collectif dans la durée. Il ne s'agit pas de dénoncer les lois du marché mais de chercher à les équilibrer pour neutraliser, dans ces domaines, leurs impacts immédiats.
L'éloge de la liberté donc de la diversité
Ces difficultés actuelles de la rencontre entre les médias et l'opinion publique résident principalement dans la création progressive de deux logiques contraires. Pour l'opinion publique, aujourd'hui le « nous » s'écrit « moi ». Il n'y a plus 10 millions de téléspectateurs avec des sous-groupes ayant des comportements assez homogènes mais presque un téléspectateur 10 millions de fois. Face à cet éclatement et à cette fluidité des esprits qui n'acceptent plus de règle tombant d'en haut mais de simples repères que chacun peut interpréter comme il l'entend , les médias, eux, s'uniformisent.
Cette uniformisation est d'abord le résultat de la course à l'audience à très court terme. Mais pas seulement. C'est aussi l'émergence, de façon quasi-généralisée, d'une société qui est maintenant porteuse d'une « vertu » moderne inquiétante car elle édicte des murs entre ce qu'il convient de faire et de ne pas faire, de dire ou de ne plus jamais dire. Vous les franchissez, fut-ce à la forme interrogative, et vous voilà aussitôt étiqueté des pires qualificatifs. Ces deux tendances sont tellement contraires que si elles persistent il deviendra de plus en plus difficile aux médias et à l'opinion publique de se rencontrer.
Dans ces circonstances, il faut donc créer les conditions pour pouvoir s'émanciper du diktat de l'audience immédiate pour garantir la diversité donc la liberté. C'est un enjeu collectif donc politique. Mais c'est d'abord un enjeu individuel. Ce n'est pas le pouvoir qui corrompt mais la peur. La peur de perdre le pouvoir pour ceux qui l'ont. En ce domaine, perdre la production d'émissions, de rubriques, de chroniques, de moyens d'expressions. Pour d'autres, c'est la peur de ne jamais y accéder. Ils n'ont pas cette forme de pouvoir et ils pensent qu'en entrant dans un moule ils y accèderont. Tous ceux qui sont dans cet état d'esprit font fausse route. Ils ne doivent jamais oublier que quand une cause est juste la peur est toujours injustifiée. Que garder le pouvoir pour le pouvoir ne doit jamais être une fin en soi et que la plus belle cause est l'expression de sa création c'est-à-dire d'une certaine manière la recherche de la vérité de soi.
Plus que jamais, je demeure persuadé que la première clef d'un succès en matière de médias réside dans la faculté de recréer une spontanéité, une originalité en faisant passer des émotions que l'on ne retrouve pas ailleurs. Là aussi, c'est un retour à une règle bien plus ancienne qui veut qu'une marque soit avant tout une marque de différence. Les médias doivent ainsi apprendre à recréer de la différence, à remettre en cause un unanimisme éditorial qui exclut trop rapidement, à avoir le courage d'écrire de nouvelles pages d'une vertu plus respectueuse de l'esprit critique donc qui garde de la distance avec la mode ambiante.
C'est une victoire pour notre pays que d'avoir ainsi su, il y a dix ans, défendre et gagner le respect de sa culture d'exception dont le premier sens est d'être un vrai patrimoine commun vivant protecteur d'abord des libertés de tous. Mais parce que c'est un patrimoine qui doit être vivant, il doit respecter la diversité de la vie. C'est cela l'exception culturelle qui permet de construire une culture d'exception.
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